La voix mixte

Article publié en 2019 - Modifié en 2021, 2022

Introduction

Dans mon quotidien, une des raisons qui pousse les personnes à venir me voir concerne la voix mixte. La demande est claire mais lorsque je demande de définir ce qu’est la voix mixte, ça l’est beaucoup moins!

Depuis que j’étudie le chant, je constate la grande confusion qui règne au niveau de la terminologie. Ne serait-ce que les termes de voix de tête, de poitrine, modale, de gorge, de ventre, fausset, etc. Il n’est pas évident de s’y retrouver. Quant à une définition de ce qu’est la voix mixte, alors là, c’est la pagaille. On mélange tout: la physiologie, la résonance, le style musical et nos sensations. Quand différentes méthodes et approches du chant s’en mêlent, ça devient très compliqué.

Une première partie de cet article fera le point sur les connaissances scientifiques actuelles et une seconde portera sur le comment les différentes méthodes et approches envisagent l’étude et l’apprentissage de la voix mixte.

Table des matières

Ce que dit la science au sujet de la voix mixte

Le monde scientifique s’accorde pour dire qu’il y a des mécanismes laryngés (c’est-dire une configuration particulière, caractérisée par la forme, longueur et épaisseur des plis vocaux (nom anatomique officiel des cordes vocales), ainsi que par la tension musculaire mise en jeu), dont deux principaux correspondant à deux schémas vibratoires différents :

voix mixte

• le mécanisme I (dit voix de poitrine dans le monde du chant)les plis vocaux sont épais et vibrent sur toute leur longueur. La masse vibrante est importante, ainsi que l’amplitude de la vibration. C’est le mécanisme courant lorsqu’on parle, chez l’homme et la femme, et le mécanisme principal de la production vocale chantée dans la majorité des styles.

• le mécanisme II (dit voix de tête dans le monde du chant): les plis vocaux sont fins et ne vibrent plus que sur les 2/3 de leur longueur. En voix parlée, ce mécanisme peut être employé de façon occasionnelle chez l’homme et plus fréquemment chez la femme. Selon les individus.

yodel voix mixte

Entre ces deux mécanismes, dont l’un (M1) réside dans des plages de notes graves, l’autre aigu (M2), il y a une « cassure ».

Vous pouvez vous imaginer votre voix comme une boîte de vitesse de voiture. Pour passer d’une vitesse à l’autre, d’un mécanisme à l’autre, il y a nécessairement un ajustement physiologique, s’accompagnant d’une perte de contrôle momentanée de la note, résultat d’une modification brutale de la masse vibrante des cordes vocales.

Ce changement est audible, mais peut-être « caché », notamment dans le chant lyrique où l’homogénéité du timbre sur l’ensemble de la voix est recherchée.

A l’inverse, d’autres styles utilisent cette cassure à des fins esthétiques comme le Yodel ou le Youtse, chants folkloriques des pays alpins germanophones, chez les Pygmées d’Afrique équatoriale et bien d’autres cultures.

La voix mixte n’est donc pas un mécanisme laryngée.

La voix mixte, ok, mais pour quoi faire?

Dans son ouvrage « Moyens d’investigation et pédagogie de la voix chantée« ,  Guy Cornut pense qu’elle correspond dans la zone de recouvrement, ou zone commune des mécanismes M1 et M2, à un équilibre de tensions entre les muscles et ligaments qui caractérisent chacun un mécanisme: « Il existe ainsi une zone de transition dans laquelle, le timbre peut avoir des nuances intermédiaires »

Cet équilibre permet de conserver le résultat sonore de l’un, tout en étant dans l’autre: être en M1 tout en ayant le douceur de M2. Etre en M2 tout en ayant la vigueur de M1.

De ce fait, on parle parfois de voix mixte de poitrine ou mixte de tête.

La voix mixte? Non, LES voix mixteS!

Jusqu’ici, j’ai envie de dire que ca pourrait être simple.

Mais un son créé par un mécanisme laryngé quel qu’il soit, n’a pas de valeur sans ce qui se passe dans le tractus vocal (le conduit vocal), l’espace resonnantiel par lequel transite le son. Une guitare folk n’a pas le même son qu’une guitare classique, du fait de la différence de cordes certes, mais tout autant du manche et de la caisse de résonance.

Si on peut simplifier en définissant la voix mixte comme une base de M1 ou de M2 + des éléments resonnantiels, reste que la richesse de ces derniers rend compliqué un consensus sur à le quoi ressemble le son de la voix mixte.

Il serait donc préférable de parler des voix mixtes, chaque chanteur.euse ayant sa propre recette, chaque styles ayant ses préférences, chaque époques son lot de correspondances. Ecoutez des enregistrements de ténors comme, Domingo, Pavarotti ou Alagna, c’est différent. En musiques actuelles, des artistes de musique soul/Rn’b comme James Brown, Michael Jackson ou Bruno Mars, des artistes de Hard Rock comme Axl Rose (Guns n’ Roses) ou Robert Plant (Led Zeppelin), Pop/Rock, Sting (The Police), Freddy Mercury (Queen) et bien d’autres ont chacun une recette qui tient à leur personnalité autant qu’au style, qu’à une certaine époque. (Désolé pour le sexisme des exemples!)

La voix mixte selon les approches et méthodes

La méthode classique du chant lyrique se base sur les connaissances scientifiques dans une volonté esthétique d’homogénéité de timbre et de couleur sur toute la tessiture de la voix. Il s’agit donc de gommer la « cassure » entre les deux mécanismes laryngées et trouver un équilibre sur la zone de recouvrement/passage. Le son caractéristique du classique avec un assombrissement du son, l’ajout du « formant du chanteur« , parfois de la nasalité, et d’autre stratégies de positionnement des éléments du conduit vocal et du corps, masquent la base du son, le mécanisme des plis vocaux employé.

Je rencontre des personnes formées à cette méthode qui ont soit une base de M1, soit de M2. Le plus souvent, du fait d’un travail acharné et sans conscience, elles ne savent pas où et dans quoi elles sont. Les stratégies de maquillage sont puissamment ancrées dans leur geste vocal. Elles peinent à s’en défaire. C’est problématique dans l’idée de sortir de l’esthétique du lyrique et vouloir chanter un autre répertoire. 

Celles issues de la méthode « classique », qui tendent à s’appliquer au chant moderne, ont gardé la terminologie de voix mixte, comme Speech Level Singing, ou celle de Richard Cross. Elles se basent sur les connaissances développées précédemment pour enseigner la voix mixte dans un style moderne (soit à base de M1, soit de M2). Pour évoquer la voix mixte, elles parlent de « registre résonantiel ». Pour les chanteuses et chanteurs que j’ai rencontrés, issus de ces méthodes, la confusion règne…

methode classique la voix mixte

Cette approche est donc limitée: il appartient à l’apprenant de trouver par lui même la manière de modeler le conduit vocal/l’espace resonnantiel pour obtenir le son qu’il souhaite.

Alors que nous sommes dans le monde vaste des possibilités des musiques actuelles, je pense que ces méthodes offrent peu de libertés d’appréhender la ou les voix mixtes.

estill CVT la voix mixte

– Estill et les courants qu’elle a produit comme Vocal Process  décomposent le son en « figure » ou éléments, et en recettes, des combinaisons de figures. Il ne s’agit plus de penser M1 ou M2 + l’espace resonnantiel.

Les termes de voix de tête/poitrine/mixte n’existent pas (mais sont utilisés quand même par aisance pédagogique). Il s’agit de prendre des sons « basiques », primaires, correspondant d’abord un état des plis vocaux et du conduit vocal (Sob/Cry/Speech/Belt/Falsetto).

L’espace resonnantiel est « divisé » en éléments, structures ou fonctions qu’on manoeuvre. Le résultat permet donc de se rapprocher de toute une palette de voix mixtes, dans des styles différents.

Le problème est que pour moi, chaque élément qui rentre de près ou de loin dans la phonation fait partie d’un tout, connecté à un ensemble indivisible. Ne voir que la langue, la mâchoire, ou la larynx et ne « travailler » que dessus, ne fonctionne pas vraiment parce que cela ne prend pas en compte l’aspect systémique de notre corps.

On crée donc une image, une représentation mentale faussée qui peut poser problème.

Complete Vocal Technique de Catherin Sadolin n’utilise pas non plus le terme de voix mixte (ni même tête ou poitrine).

Elle utilise des « modes », basés sur des principes physiologiques ET acoustiques. Il serait trop long ici de décortiquer la méthode. Pour celles et ceux qui y sont familiers, je pense que le mode Curbing est ce qui se rapproche le plus de la voix mixte telle que nous l’avons défini dans cet article.

Approches pédagogiques de la voix mixtes: conclusion

En conclusion, le lyrique et les approches pour musiques actuelles qui s’en inspirent, ont une approche d’une recette toute faite de la voix mixte.

Lorsqu’il s’agit de musiques actuelles, le plus souvent il s’agit d’une base de mécanisme léger (M2) sur lequel vont venir s’ajouter des effets de résonance pour virtuellement créer une énergie sonore. Dès qu’il faut rester en mécanisme lourd, c’est appelé belting, sans qu’il y ait de distinction dans les possibilités sonores dans une base de mécanisme lourd.

Estill et CVT vont plus loin dans l’exploration des richesses de la voix et s’appliquent bien mieux à l’étude du chant en musiques actuelles.

Mais les approches sont fermées, les configurations emprisonnées dans des boites avec des noms dessus, faisant abstraction de l’éventail de richesses et possibilités illimitées de la voix humaine.

Enseigner ce champ des possibles au delà de ses aspects théoriques n’est pas toujours aisé. De sorte que CVT et Estill est au à la voix ce qu’Uber Eats est à la gastronomie. C’est efficace et le rapide. Ça fonctionne bien pour ceux qui n’éprouvent pas de limitation, de difficultés particulières. Ou ceux qui souhaitent une solution clé en main, pour se rapprocher d’un son tout fait, déjà entendu.

Pour les autres c’est une toute autre histoire…

la voix mixte

Apprendre (autrement) à faire des voix mixtes

Dans les conseils et tutoriels qui foisonnent sur Youtube concernant la voix mixte (ou ce qu’ils incluent comme l’être), il est le plus souvent question d’apprendre à chanter « plus aigu » que de voix mixte. L’approche classique est le plus souvent suivie: on note une dose importante d’éléments resonnantiels qui « cache » ce qu’il se passe au niveau des plis vocaux. Dans les exemples, ça saute de M1 à M2 sans que la personne ne semble le savoir. C’est problématique…

Et dès qu’ils incluent une dose importante de subjectivité comme une résonance de poitrine et de tête, c’est fichu.

J’imagine que si vous lisez ces lignes c’est par envie de faire porter votre voix plus haut dans les aigus. Que le terme de voix mixte est apparu dans vos recherches.

Alors, se pose la question; pourquoi ne parvenez-vous pas à atteindre des notes aigues, en être satisfait·e, ou encore obtenir le son de vos artistes préférés?

Vous avez beau reproduire les exercices des vidéos et pourtant, ça ne marche pas?

Je vous l'explique...

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