Respiration, Appogio et Soutien

Article publié en 2018 - Modifié en 2021, 2022

Introduction

Je me souviens du premier cours d’Ana qui me dit rapidement que « de toute façon, elle n’a pas une bonne technique vocale: elle ne fait pas d’exercices de respiration et donc ne sait pas ‘respirer par le ventre‘, ‘respirer avec son diaphragme».

Pourquoi pense t-elle cela? Réponse: elle a regardé des vidéos sur YouTube qui expliquent comment respirer pour « mieux » chanter, travailler son ‘soutien vocal’, donne des ‘exercices de respiration‘ et elle n’arrive pas/ne sait pas le faire ou l’utiliser dans son chant.

Je m’intéresse alors à la vidéo qu’Ana a regardée pour la décortiquer avec elle. Disons-le d’emblée, cette vidéo et son contenu ne sont pas un exemple isolé. C’est un discours assez mainstream sur la respiration.

Reprenons quelques phrases de cette vidéo:

Table des matières

"On dit souvent que pour bien chanter, il faut d’abord savoir bien respirer"

Oui, et c’est une erreur. La pédagogie du chant a, pendant longtemps et encore beaucoup aujourd’hui, mis l’accent sur la respiration et le ‘soutien’ comme base pour “bien chanter” au détriment d’autres aspects tout aussi importants.

La fonction respiratoire travaille en synergie avec d’autres, dans la phonation. Même dans une vision très simpliste d’une vibration des plis vocaux (les cordes vocales) sous l’effet de la pression d’air, on ne peut ignorer du cerveau, une planification pas à pas à partir des retours sensoriels prélevés à différents endroits, au cours de la production vocale. Autrement dit, le système nerveux réajuste sans cesse à différents niveaux du conduit vocal (et ailleurs). 

« Apprendre à respirer », faire des « exercices de respiration » en dehors de toute phonation, c’est à dire isoler le geste respiratoire du chant peut s’avérer profitable dans une optique de prise de conscience de ce que l’on fait, mais guère plus.

D’un point de vue pédagogique, mettre trop l’accent sur une « bonne » manière de respirer crée plus de stress qu’autre chose chez l’apprenti chanteur.

L’asphyxier avec sa respiration est contreproductif.

"Je suis toujours étonné de voir le peu de liberté que chacun s'autorise, cette manière de coller sa respiration à la vitre des conventions.”
Christian Bobin

"Pour chanter, on utilise une technique qu’on appelle la respiration abdominale"

Qui est « on »? Le chant est probablement selon les archéologues, la première forme de musique. Nos ancêtres néandertaliens (et même vont!) chantaient déjà en essayant d’imiter des sons de la nature: le bruit du vent ou de l’eau, le chant des oiseaux et des baleine ou le cris d’un prédateur (qui eux-mêmes se fichent bien de leur respiration abdominale, soit dit en passant). 

Des tablettes en argile d’il y a près de 6000 ans avec des chansons écrites en notation musicale précoce démontrent que le chant était déjà bien pratiqué dans la région mésopotamienne. 

Il n’y a pas de culture humaine, aussi éloignée ou isolée soit-elle, qui ne chante pas et j’ai beaucoup de mal à imaginer, dans les quatre coins du monde, des individus se soucier de leur respiration à savoir si elle est « abdominale » ou pas. Je doute que les pionniers du blues ou du gospel issus d’un peuple Noir réduit à l’esclavage avaient loisir d’y passer beaucoup de temps…

J’ai beau regarder des concerts de mes artistes préférés, qu’importe leur style, d’opéra ou de métal hurlé, je les vois tout autant hausser leur poitrine que gonfler leur ventre. Il y a donc bien une utilisation des différents types d’inspiration, le système nerveux organisant la prééminence d’un type sur l’autre, ou de manière simultanée, en fonction de la tâche vocale à effectuer.

Aucune manière de respirer n'est bonne ou mauvaise!

Car certes, il existe des types de respiration différents, du fait d’une certaine indépendance des muscles qui participent à l’inspiration. Néanmoins, aucun type n’est bon ou mauvais. La respiration abdominale pas plus qu’une autre. Le répertoire des types est géré par notre système nerveux central qui sait beaucoup mieux que nous de quel type nous avons besoin pour la tâche que nous nous apprêtons à faire. Il le fait très bien pour le reste des activités de notre existence, il serait curieux qu’il n’en soit pas de même pour le chant, d’autant que ce n’est qu’une extension du parlé dans une intention musicale ou esthétique.

La respiration dans le chant - Article - La voix en Mouvements - Formation Chant et Technique Vocale

Chacun sa propre stratégie respiratoire

Enfin, remercions Sally Collyer pour ses travaux qu’elle a présentés en 2010 lors du Congress of Voice Teacher à Paris. Pour faire simple, elle a étudié les mouvements musculaires et les volumes d’air de chanteuses (lyrique) sur une même tâche vocale. Résultats: chacune à sa propre stratégie respiratoire. Elles ont pourtant appris la même sacrosanta respiration abdominale, mais leur corps ne se comporte pas comme elles le pensent. Elles s’imaginent faire un type de respiration comme-ci, mais en fait pas vraiment. Elles s’imaginent prendre et utiliser un certain volume d’air, mais non. 

Je pose donc la question: doit-on laisser quelqu’un qui ne connait pas sa propre respiration nous expliquer et nous apprendre comment « bien respirer », si à l’arrivée, nous ferons quelque chose de différent de ce que nous pensons faire? 

Enfin, on ne le répétera jamais assez: ce n’est pas tant comment on inspire qui compte mais ce qui est fait de cet air.

"Pour bien maîtriser son chant et, en particulier, pour pouvoir tenir des notes longues, il faut pouvoir contrôler son expiration pour ne pas vider tout l’air trop rapidement"

L'appogio

Elle doit faire référence à ce que le monde du chant appelle appogio, une technique consistant (je super simplifie) à chercher à ralentir la remontée du diaphragme lorsqu’il se relâche de sa contraction, entrainant un allongement de la phase de l’expiration et une sensation de « chanter tout en étant encore dans la phase inspiratoire ». 

Apprendre à respirer chant - Article - La Voix en Mouvements - Formation Chant et Technique Vocale

L’idée d’appogio apparaît dans des traités au… XIXe siècle! Il existe un nombre impressionnant de définitions, le plus souvent peu claires et contradictoires. Les plus grand pédagogues du chant lyrique (Porpora, Rossini, Lamperti, Garcia, Coffin, Miller, etc.) ne sont pas d’accord entre eux et tout le monde fait sa petite sauce entre terminologie, physiologie, anatomie, ressenti et idée de ce qui est « beau » ou pas.

C’est la course à l’échalote, à celui qui sortira l’image la plus captivante et lyrique pour expliquer en quoi consiste l’appogio!

Même de grands artistes du chant lyrique n’ont (eu) aucune idée de comment ils « font » lors de la respiration. Comme cette phrase célèbre d’Adelina Patti, qui a dit « Qu’est-ce qu’un diaphragme? Je n’en ai jamais entendu parler dans ma carrière. ». Et c’est peu dire tellement cette soprano a eu une carrière extraordinaire commencée à l’âge de 7 ans, pendant plus de 50 ans, Verdi la considérant comme la meilleure cantatrice qu’il ait jamais entendue…

Bref. Le système respiratoire et la fonction sont extrêmement complexes, les interrelations musculaires et l’organisation dans un contexte phonatoire sont encore mal comprises de nos jours, même dans la communauté médicale et scientifique. 

L'appogio et les styles musicaux

La fonction respiratoire travaille en synergie avec d’autres dans la phonation. « Le contrôle de l’expiration » est un phénomène dans lequel nos cordes vocales ainsi que le conduit pharyngé-buccal (et/ou nasal) vont créer une résistance à l’écoulement de l’air. Cette résistance est établie en fonction de la tâche vocale dont l’intensité, la hauteur de la note, le mécanisme laryngé, le phonème, l’espace dans le pharynx et la bouche du fait de la position du voile du palais, de la langue, des lèvres et de la mâchoire, … ne sont que quelques éléments constitutifs qui me viennent à l’esprit.

Ne pas prendre en compte cette réalité et vouloir contrôler notre expiration d’une seule et unique manière pour toutes les tâches est peut-être souhaitable dans le chant lyrique qui, de part son esthétisme et ses particularité acoustiques, sa recherche d’homogénéité des registres et des voyelles, peut trouver dans l’appogio un moyen efficace d’approvisionner en air, de garder le flux uniforme. 

Mais pour les autres styles musicaux ou l’éventail esthétique est extrêmement large, cela n’a aucun sens et est même nuisible, notamment lorsqu’on souhaite chanter avec des technique tel que le belting, ou incorporer des effets.  

Notons que cette vidéo Youtube, issue d’un site qui se nomme Play Pop Songs, (ça ne sonne pas vraiment lyrique, si?) s’adresse clairement à des chanteuses/chanteurs de musiques actuelles. Que viennent faire des concepts du chant lyrique là dedans?

D’autres part, s’il existe des personnes qui naturellement, sans aucun enseignement, contrôlent très bien la remontée du diaphragme, c’est que cela existe déjà en nous, notre corps étant déjà programmé pour pouvoir le faire. S’il ne le fait pas, c’est qu’il a ses raisons. S’ingérer dans le fonctionnement de la respiration, faire des exercices de respiration peut-être donc totalement contre-productif. En effet, on ignore pourquoi le corps décide de faire ce qu’il fait, et ses raisons physio-psychologiques ne peuvent être déconsidérées et outre-passées.

Le soutien vocal

Enfin, vous pourriez entendre parler du soutien, ou soutien vocal. C’est souvent amalgamé avec l’appogio, mais c’est à mon sens différent. Là aussi, les définitions diffèrent selon les méthodes et les enseignants. Le plus souvent, le soutien est une implication musculaire abdominale et/ou thoracique et/ou dorsale visant à créer un support, une aide à la fonction respiratoire. Derrière cette bonne intention, il y a un problème: ce soutien n’est pas forcement lié uniquement à la respiration et n’est pas forcement nécessaire à la tâche vocale. L’appliquer partout et tout le temps ne génère qu’une pression nocive.

"Entraînez-vous à expirer le plus longtemps possible sur un « sss » bien régulier. Vous devriez sentir une contraction au niveau du diaphragme"

🤦‍♂️ Non.

Le diaphragme est un muscle inspirateur et non expirateur. Il est plus ou moins passif lors de l’expiration: il relâche sa contraction. C’est au contraire les muscles antagonistes du diaphragme, les muscles abdominaux qui, du fait de la nécessité de créer une pression suffisante pour mettre en vibration les plis vocaux, se contractent.

Dans son exemple du « ssss« , une consonne dévoisées, (les plis vocaux ne s’accolent pas), c’est le resserrement de la langue/palais/dents qui « oblige » la sangle abdominale à se mettre au travail.

Ici aussi, isoler via une fricative le geste expiratoire peut s’avérer intéressant dans une optique de clarification du schéma corporel et fonctionnel. Mais il faut bien à un moment réinsérer la phonation! Nous ne chantons pas qu’avec des « ss »… (c’est peut-être l’objet d’une autre vidéo? J’en doute…)

"C’est ce muscle qui, à force d’entrainement, va se renforcer et vous permettre de mieux maîtriser la sortie de l’air et donc, votre voix"

Non, non et non.

Point.

 

Chère Ana...

Le propos ici n’est pas de dire que cette personne est une bonne ou mauvaise prof. Je m’en fiche.

Le propos c’est de dire que si vous voulez danser de la salsa ou du tango et que vous avez un prof de danse classique qui vient vous enseigner ce qu’il estime être des fondamentaux « sain » de la danse, vous vous poseriez des questions.

Si vous voulez apprendre la cuisine coréenne ou japonaise et voyez débarquer un chef cuisinier français du cantal qui vient vous enseigner ce qu’il estime être des fondamentaux de sa gastronomie française et régionale (très bonne, par ailleurs), vous vous poseriez des questions sur ce que vous allez apprendre.

Faites de même avec le chant! Il ne s’agit pas de remettre en question les compétences de chacun mais dire que chanter de la pop, du rock, ou du gospel, ce n’est pas pareil que de chanter du lyrique. 

Et que ce n’est pas parce que culturellement dans l’hexagone, la pédagogie du chant est ancrée dans ce style, qu’il a une prévalence sur les autres. 

Que se cache t-il derrière cela...?

Je pense que la respiration a bon dos. Je remarque qu’à chaque fois qu’il y a une difficulté dans le chant, c’est souvent de sa faute… On sort la panoplie d’exercices de respiration comme si c’était la solution à tout.

Mais elle n’y est le plus souvent pour rien. Comme expliqué, elle s’ajuste en fonction de ce qui se passe ailleurs.  

La difficulté est-elle ailleurs?

Je vous l'explique...

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